Extrait

La France corps et âme
27 octobre 2009

Étrange pays que celui où il est interdit de s’interroger sur la nature du lien qui unit ses habitants. Sociologues, historiens ou membres de l’opposition, d’Eric Fassin à Noël Mamère, ils ont tranché. Et les réactions sont éloquentes : se demander ce que signifie aujourd’hui «être français», par-delà les réalités juridiques et les tampons apposés sur tel ou tel formulaire, nous ramène, selon l’expression désormais consacrée, «aux heures les plus sombres de notre histoire» ; accoler les deux termes «identité» et «nationale», c’est frôler le fascisme. Étonnant réflexe, en l’occurrence : l’identité nationale serait haïssable, car elle exclurait les immigrés ou leurs enfants. Mais qui donc a décidé que des immigrés de fraîche ou de longue date n’auraient pas accès à la civilisation française ? Qu’ils ne pourraient ni aujourd’hui ni jamais se sentir français ? Qui a jugé une bonne fois pour toutes que les jeunes qui peuplent nos banlieues, malgré leur carte d’identité, n’aimeront jamais ce pays, et qu’il faudrait dès lors taire un sujet qui les offense ?
Mais la cause est entendue : l’administratif est tout pour ces belles âmes, et la nationalité française est une fin. Que ceux qui la possèdent, et qui ont usé le fond de leur jogging pendant douze ou treize ans sur les bancs de l’école française préfèrent se dire sénégalais ou algérien ne les ébranle pas. Le commentaire vient d’ailleurs, immanquablement, sur le ton satisfait de celui qui assène l’argument fatal, qui met à terre son adversaire : «Mais ces jeunes qui brûlent des voitures [insultent les professeurs, troublent les manifestations… quel que soit le fait divers dont on parle alors], je vous signale qu’ils sont français.» Bien sûr. Et personne ne songe à contester ni ce fait ni leur droit. Est-il besoin de préciser que le problème n’est absolument pas là ? Ou plutôt qu’il est bien dans le fait que ces jeunes sont français, mais ne le savent pas, ne le sentent pas, ne le veulent pas.
Robespierre l’écrivait : «Être français, c’est être citoyen de la République française.» Ce qui signifie qu’il n’y a là nulle distinction de race ou de religion. Mais la définition ne saurait pour autant se réduire à son sens administratif. Les pères de cette République française étaient hommes des Lumières. Et ce beau mot de République revêtait pour eux son sens le plus noble. Il était indissociable, Condorcet l’avait montré, de l’instruction publique, c’est-à-dire de l’émancipation du peuple par le savoir. Car la République française n’a pas pour référence un habeas corpus, un texte juridique, mais trois notions abstraites, liberté, égalité, fraternité, dont le contenu se compose et se recompose sous la plume des philosophes, anciens et modernes, qui ont au fil des siècles dessiné leur visage. Notre République ne se comprend, ne se vit pleinement que dans la proximité du «discours aux morts» de Périclès ciselé par Thucydide, ou du De Republica de Cicéron. Il y faut un peu de Plutarque, un peu de Montesquieu, plus tard un peu de Tocqueville ou de Benjamin Constant.
De tels noms, pourtant, ont déserté l’école française; faisant de la République une pauvre forme vide dont on essaie de sauver l’hymne et le drapeau. Tâche d’autant plus absurde que cette abstraction philosophique ne peut plus même s’appuyer sur les autres dimensions de l’identité française qui en sont comme les déclinaisons charnelles. La France se ressent, elle se vit, corps et âme. Dans ses paysages et ses lumières, comme dans les vers de Racine ou de Rimbaud. Dans sa géographie, dans sa gastronomie, comme dans son histoire ou sa littérature. Elle se transmet à travers des oeuvres qui en disent l’esprit si particulier, fait de précieuse ironie ou de subtile galanterie. A travers, aussi, tout un patrimoine de langues et de terroirs qui en traduisent la diversité. A travers, enfin, l’assimilation qu’en ont faite tous ceux, venus d’ailleurs, qui se la sont appropriée et l’ont racontée au gré de leur interprétation.
 

Présentation de l’éditeur

La sélection des meilleures chroniques de Natacha Polony parues dans Le Figaro enfin disponible ! Une relecture des grandes questions et des débats qui ont marqué ces dernières années par une plume qui ne mâche pas ses mots !

 » Ces chroniques, au fil des semaines, ont tenté de s’extraire des petites guerres picrocholines, de l’analyse politique transformée en commentaire sportif ou guerrier (Untel a fait un croche-pied à Machin, qui a planté un poignard à Truc) pour mettre en oeuvre ce qui sans doute manque le plus aux débats qui nous animent : la cohérence de pensée.
Peut-on déplorer le chômage de masse et appeler de ses voeux l’ouverture des frontières à une mondialisation qui nous met en concurrence avec des pays dépourvus de droits sociaux ? C’est qu’ils sont nombreux à vivre de ces postures. Toute une partie de la gauche autoproclamée, par exemple, qui s’invente le diable pour faire oublier qu’elle a depuis longtemps abandonné l’électorat populaire. L’ouvrier ne rapporte plus rien, lui qui a l’outrecuidance de mal voter. Et l’on se sent quelqu’un de bien parce qu’on dénonce l’inacceptable, le racisme, le fascisme. Tout en favorisant ce qui les fait fructifier. Dans ce jeu de dupes, les uns et les autres poursuivent un intérêt commun : éviter que n’émerge une véritable alternative qui ne soit pas de ces extrêmes en forme de repoussoir.
C’est tout cela que racontent ces chroniques. L’état idéologique de la France, le récit des petits abandons qui font les inexorables défaites. Car si ces mécanismes ne sont pas inversés, le vol noir des corbeaux, dont nous ne saurions même prédire quels ils seront, reprendrait alors son ballet mortifère. « 
Natacha POLONY

 

Un mot de l’auteur

Natacha Polony est journaliste et essayiste. Auteur de nombreux ouvrages, elle présente la revue de presse de la matinale d’Europe 1 et est présente aux côtés de Laurent Ruquier dans  » On n’est pas couché  » tous les samedis sur France 2.

 

Biographie de l’auteur

Auteur et journaliste, Natacha Polony est chroniqueuse au Figaro. Elle présente la revue de presse quotidienne sur Europe 1 ainsi que l’émission Médiapolis, avec Olivier Duhamel.

 

Editeur : Plon (12 juin 2014)

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par Remy

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