Extrait
1. Introduction culinaire
Le mauvais goût de la chair humaine
Mettons que je sois requin. Ou loup.
Requin blanc ou requin bleu. Loup gris ou loup blanc. Ours blanc, noir ou brun. Tigre ou lion. Jaguar ou puma. Épaulard ou léopard. Crocodile, anaconda, boa, barracuda ou piranha…
Supposons que je sois l’un de ces animaux que les humains qualifient de «mangeurs d’hommes» avec un rictus de réprobation. Eh bien ! je vous le dis en vérité : je n’aime pas la chair humaine. Elle est décevante. Je laisse ma part. Il faut que je sois blessé, malade, affamé et incapable d’attraper mes proies ordinaires, pour oser l’inscrire à mon menu.
La viande humaine a mauvais goût. Celle des enfants est un peu plus tendre et agréable, mais ne vaut guère le détour. Impossible de comparer les qualités culinaires du petit homme à celles du veau sous la mère, de l’agneau de lait ou du perdreau juste éclos ! L’ogre lui-même me donne raison : ce cannibale au grand couteau, qu’une évolution facétieuse a spécialisé dans la dévoration du Petit Poucet, ne croque le marmot que pour les besoins du conte ; tel le loup du Petit Chaperon rouge…
S’il s’agit d’un Homo sapiens adulte, le repas devient franchement détestable ; et je n’évoque même pas la vieille carne de maison de retraite ! Qu’elle soit produite dans une HLM de banlieue ou dans un hôtel des beaux quartiers, la chair humaine est médiocre ; avec des relents acides, amers ou putrides. Elle trahit son élevage industriel et son alimentation mal équilibrée. Je la trouve aqueuse, fibreuse et trop grasse. Elle manifeste le manque d’exercice. Le métro-boulot-dodo… Celle des athlètes de haut niveau paraît plus ferme et plus réactive sous la dent, mais c’est un désastre sanitaire bourré d’anabolisants, d’hormones et d’amphétamines.
La viande humaine s’avachit entre les mâchoires, à la façon d’un hamburger de chez Me Malbouffe. Elle bouchonne entre les molaires. Elle énerve les papilles et sature les fosses nasales. Elle révèle le diabète, l’hypertension ou l’artériosclérose de celui qui l’a produite. Impossible de la comparer au cuissot de biche, à l’escalope d’otarie ou au gigot de mouflon ; à la côtelette de gazelle, au jambon de marcassin ou au râble de lièvre…
Sitôt qu’il plante ses crocs dans le ventre ou les fesses d’un Homo sapiens, le Carnivore réalise son erreur. Il comprend à quel point cette proie, qui se proclame la plus noble de l’univers, est en réalité la plus lamentable au chapitre de la gastronomie. Selon qu’il est femelle ou mâle, maigre ou bedonnant, nabot ou armoire à glace, l’Homo sapiens adulte pèse entre 40 et 150 kilogrammes (je ne compte ni les anorexies, ni les obésités pathologiques). Mais j’ai le regret de constater que, dans cette masse de tissus farcis de cholestérol, de triglycérides et d’acides gras saturés, aucune partie n’est bonne ou simplement passable. Ni le muscle, ni l’os, ni la tripe, ni le coeur, ni le mou, ni le foie, ni les glandes, ni la tête, alouette ! Pas davantage cette volumineuse cervelle riche en matière grise, dont les créatures à deux pieds sans plumes semblent si fières…
Revue de presse
C’est faute de grives, parce que manquent aussi le merle ou le merlan, que, de loin en loin, un loup, un ours ou un requin choisissent pour gibier un de nos semblables. Evénements tragiques, bien sûr, mais trop rares pour justifier la terreur sacrée que suscitent ces bêtes dans l’imaginaire collectif…
Il faut savoir gré à l’auteur, ancien membre de l’équipe Cousteau, d’étayer sa réflexion de statistiques précises et de l’égayer de petits récits qui nous permettent de mieux connaître ces animaux mal-aimés qui, pour leur part, ont des raisons moins fantasmatiques de craindre l’homme. Au soir d’une journée de brimades professionnelles et de déconvenues sentimentales, le lecteur éprouvera peut-être un instant de satisfaction vaniteuse en apprenant qu’il représente une menace pour le grizzly, mais l’exterminateur régnera à la fin sur un monde plus froid et dévasté qu’une lune…
Et d’ailleurs, ce ne sont ni l’ours, ni le loup, ni le requin que l’homme doit redouter mais bien plutôt le moustique femelle, propagateur du paludisme (le mâle est un bon garçon qui ne boit que le nectar des fleurs et volette en silence dans nos chambres). Mais, répétons-le, le plus cruel prédateur de l’homme reste l’homme. (Eric Chevillard – Le Monde du 4 décembre 2014)
Présentation de l’éditeur
Vivent les mangeurs d’hommes ! Requins, loups, ours, lions, crocodiles, piranhas… ces créatures à la fois haïes et admirées, belles ou étonnantes, parfois dangereuses pour l’homme sont pour la plupart en voie d’extinction. Notre espèce – qui a dépassé les sept milliards – se juge « menacée » par le tigre (moins de trois mille sujets) ou le requin blanc (à peine plus)… Et pourtant, l’ennemi du berger en France n’est pas le loup, mais l’éleveur de moutons d’Australie ou de Nouvelle-Zélande : trop facile, pour le politicien, d’accuser le prédateur. Le requin, réputé mangeur d’hommes, tue moins de dix humains chaque année, quand les hommes pêchent dans le même temps, cent millions de squales…
Dans cet essai teinté d’humour noir, Yves Paccalet ne milite pas seulement pour ces créatures magnifiques mais aussi pour la préservation des mythes et des légendes qu’elles ont inspirés. En perdant ces espèces, nous perdrions, en vérité, des pans entiers de notre histoire et de notre culture, c’est-à-dire de notre humanité même…
Biographie de l’auteur
Yves Paccalet est un philosophe, écrivain, naturaliste et écologiste engagé.
Durant 20 ans, il a travaillé avec le commandant Cousteau. Il a depuis publié des romans, des essais, des livres illustrés, et collabore à de nombreuses revues. Il a publié, entre autres, L’Humanité disparaîtra, bon débarras (Arthaud, 2013), La France des légendes (Flammarion, 2002), Mystères et légendes de la mer (Arthaud, 2004).
Editeur : Arthaud; Édition : Arthaud (1 octobre 2014)
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